20.3.05

Porno Manifesto - critique libertarienne

Hier j'étais au Salon du Livre. Je parcourais les allées relativement rapidement, en essayant de voir tous les étalages de livres avant de m'en aller (mission échouée d'ailleurs). Et voilà que, juste après le stand Dalloz, je vois un joli petit stand avec des coeurs partout. Je m'approche et je lis son intitulé : la Musardine. C'est, je crois, la plus ancienne librairie érotique de Paris, et je m'approche instantanément. Je n'était pas spécialement à la recherche d'un livre érotique (les exemplaires édités en France sont soit trop soft, soit trop hard pour mon goût (je ne supporte pas la violence gratuite, ça me coupe le plaisir, même celui de lire)), mais je voulais définitivement voir ce qu'il y avait. Et là, je tombe sur un bouquin, sobrement intitulé Porno Manifesto. J'ouvre ce livre au hasard, et je tombe sur la page 73. Et je lis, texto:
"Combattre la marchandisation du corps, c'est combattre le principe d'être rémunéré pour un service. On peut en conclure qu'il est intolérable de payer son médecin après une consultation, puisqu'il est demandé de l'argent en échange d'un service"
Et là, je suis scié. C'est une démonstration par l'absurde à la Bastiat! Comme quoi, l'exercice du bon sens combiné au contact avec la réalité conduit au libéralisme dans un domaine particulier. Je me devais de savoir si c'était aussi le cas dans un domaine général, si Ovidie prônait un libéralisme qui ne dit pas son nom. Alors j'ai acheté le bouquin.

Moi qui ai vu plusieurs de ses films, qui ai sa photo sur le livre que je venais d'acquérir, je ne l'ai même pas reconnue sur le stand, et il a fallu que ce soit son responsable qui m'indique qu'elle était là et qu'elle pouvait me dédicacer le livre, ce qui fut fait. J'en ai d'ailleurs profité pour lui déconseiller la canonisation, perspective qu'elle évoquait avec humour.

Ayant ramené le livre chez moi, j'en ai entamé la lecture. Je l'ai poursuite au restaurant, et quand je suis rentré chez moi pour me coucher, je n'ai pu trouver le sommeil avant de l'avoir terminé. Fébrilement, je notais le numéro des pages les plus marquantes, afin de pouvoir vous faire part de cette expérience extrêmement enrichissante.


Tout d'abord, d'un pur point de vue littéraire, ce livre est très bien écrit. Son style agréable, fluide, se démarque nettement de l'écriture chaotique, élitiste ou au contraire populiste à bon marché (fautes de français comprises) qui caractérise l'écriture contemporaine; son bon sens sans compromis m'est allé droit au coeur, même lorsque je me trouve en désaccord avec certaines de ses positions.

Afin de vous faire profiter de mes réactions sans vous ennuyer, je me contenterai d'évoquer linéairement ce avec quoi je ne suis pas d'accord, mais aussi ce qui m'a le plus marqué. Vous pouvez considérer sans crainte que mes positions coincident avec celles d'Ovidie sur tout le reste - et je ne peux pas en dire autant d'un seul livre écrit par un politicien "libéral" vivant à ce jour.

Pour commencer, en page 13, Ovidie indique que presque tous les groupes politiques se retrouvent sur l'opposition à la pornographie. Nous pourrions la rassurer tout de suite en ce qui nous concerne : les libertariens croient que tout échange volontaire est un gain pour les deux participants, que l'usage du mot "exploitation" pour qualifier une telle relation est un abus de langage qui sert à détourner l'attention de l'autoritarisme de l'Etat, et par conséquent aucun d'entre nous n'envisagerait un seul instant de la réglementer ou de l'interdire.

Je note au passage que lorsqu'elle cite les deux extrémités du paysage politique, elle oppose anarchistes est fascistes ; c'est une vision réaliste, beaucoup plus que la classique opposition droite-gauche de laquelle elle ne se démarque toutefois pas explicitement.

Ensuite, en page 36, Ovidie se livre à une critique en règle de la société bourgeoise qu'elle identifie à une société hétérosexuelle exclusive, patriarcale, coincée. Pourtant, la société bourgeoise se caractérise par une seule chose : la liberté qui y règne. Libérée du carcan de la tradition qui étouffe la noblesse et le village (aujourd'hui quartier) tradition-nel, son argent récent, fruit du travail ou de la réflexion plutôt que de la violence, lui donne les moyens de vivre sa propre morale.

Une femme PDG est une exploitatrice? C'est pour moi le fruit d'un réflexe plutôt que d'un réflexion. Diriger une entreprise, ce n'est pas oppresser les êtres qui y participent - c'est leur apporter un service, l'organisation, qui est la raison même pour laquelle ils préfèrent y participer que d'avoir à le faire eux-mêmes avec tous les risques que celà implique.

La consommation n'est pas exploitation, elle est libération. Un four micro-onde permet de libérer du temps, qu'on peut ensuite consacrer au plaisir ou au travail - et énoncer avec fierté qu'on n'a pas de télévision relève pour moi du même puritanisme que de déclamer hautement qu'on ne regarde pas de films pornos.

Quant à l'organisation sociale, le libéralisme est le seul régime où, justement, elle n'est pas imposée aux gens. Le seul où, précisément, ils peuvent s'organiser comme ils le souhaitent, tant qu'ils ne recourrent pas à la violence. Alors, la femme aurait trouvé un nouveau maître, le capital (page 38)? Foutaises. Le capital est une chose, qui est possédée par des gens, et non l'inverse - et fort justement, désormais, le capital est aussi possédé par des femmes, qui ont bel et bien vécu le salariat comme une libération. Autrefois réduites mendier à leur mari à chaque fois qu'elles avaient besoin de quelque chose, elles sont désormais consommatrices souveraines, ne devant leur argent qu'à leur travail.

Si je rencontre de nouveau Ovidie, je me permettrai de lui conseiller un livre écrit par une autre féministe d'un genre particulier (quoiqu'ayant subi le poids de sa propre tradition) : For The New Intellectual, d'Ayn Rand. Ce livre n'est pas facile à trouver, mais il comporte un chapitre très intéressant sur l'introduction du salariat féminin et ses conséquences sur les rapports de couple, en particulier chez les ouvriers.

La théorie énoncée page 44, même si elle ressemble à une théorie du complot, correspond à une réalité inconsciente de l'action humaine : les gens ont tendance à utiliser ce qui les arrange. Arguer de la pédophilie pour diaboliser la pornographie, le sexe recherché, quoi de plus commode en effet pour les puritains? Ceci dit, de la page 77 à la page 90, Ovidie se livre sans le vouloir à un autre puritanisme, inverse celui-ci. Libérer les gens contre leur gré est un contre-sens. Est-ce un crime d'être coincé? Il semble que pour elle, oui. En ce qui me concerne, ce n'est guère plus criminel qu'un handicap quelconque. Est-ce être asservi que de préférer un sexe classique, traditionnel, à un sexe recherché et cérébral? Guère plus que de préférer Vinci à Mazarelli. Est-ce scandaleux d'être dégoûté par certaines pratiques, comme la "raimbow shower" qu'elle évoque plus loin? Comme me l'avait dit une lesbienne avec qui j'avais débattu sur un forum féministe, il est parfaitement humain qu'en matière de sexe, ce qui n'attire pas dégoûte. Ce qui compte, c'est de laisser toute liberté à autrui - liberté de la perversité, liberté d'être un salaud ou une salope, liberté d'être romantique à l'ancienne et de ne vouloir qu'une femme, qu'un homme dans sa vie, liberté du classicisme sexuel (et de fait, le trio cunnilingus/fellation/pénétration vaginale satisfait amplement de nombreuses personnes, hommes et femmes).

Au delà de ces objections, ce livre est un de ceux qui m'ont donné le plus de satisfaction à lire depuis longtemps, et je conseille à tout libertarien de le lire avant de s'exprimer en quoi que ce soit sur la pornographie.

Lien supplémentaire: le site d'Ovidie

links to this post

Links to this post:

<\$BlogItemBacklinkCreate\$>

4 commentaires

Blogger anarcho_tollinchist a écrit...
C'est quoi une "rainbow shower" ?
à 11:39 AM
 
Blogger jabial a écrit...
C'est se faire arroser de vomi par son partenaire dans un but sexuel.
à 12:09 PM
 
Blogger melodius a écrit...
C'est rassurant de lire des arguments pour ne pas élargir ses horizons sexuels.
à 5:50 PM
 
Blogger Vincent Geloso a écrit...
Étant moi aussi un grand partisan du libéralisme, j'admire votre texte!
à 5:28 AM
 

Enregistrer un commentaire

<< Retour à l'accueil