9.8.04

L'économie selon A. Rand

France 3 a diffusé hier soir The Fountainhead, flamboyant mélodrame que King Vidor tourna d'après le roman éponyme d'Ayn Rand. Cette romancière est célébrée chez beaucoup de libéraux comme l'avocat le plus inflexible du capitalisme qu'elle présente comme le système social le plus juste qui se puisse concevoir. Rand a raison: le capitalisme est juste a priori, dans la mesure où il se fonde sur le droit de propriété et la libre disposition de l'esprit individuel dont chaque être humain jouit.

Néanmoins, je me suis posé la question de la bonne compréhension par notre auteur des principes régissant le capitalisme. En effet, dans The Fountainhead, le héros, qui est un architecte du nom d'Howard Roark, refuse les commandes qui ne lui plaisent pas en méprisant les goûts de profane que manifeste, selon lui, la majorité du public. Un critique - dont l'aspect est celui du traître et comploteur de mélodrame auquel ne manquent ni la moustache soigneusement cirée ni le fume-cigarette - jure de lui faire payer très cher son fier individualisme et son rejet du grégarisme. Toute la ville - excepté quelques esprits éclairés - s'oppose à Roark, qui revendique altièrement son égoïsme et son rejet de la masse vulgaire ("the mob"). Entendons-nous bien: il est parfaitement légitime que cet architecte n'accepte pas des commandes. D'ailleurs, il en tire courageusement les conclusions, fermant momentanément boutique pour offrir sa force de travail sur un chantier. Mais, tout au long du film, j'ai ressenti un certain malaise.

Le "public" est considéré comme un ramassis de collectivistes, simplement parce qu'il n'aime pas les oeuvres novatrices de notre héros. C'est, me semble-t-il, introduire dans le domaine économique une conception politique. Car qui est le public? Ce n'est pas ici la majorité tyrannique qui oblige la minorité à se soumettre à sa loi implacable via les contraintes étatiques. Non, il s'agit des clients effectifs et potentiels ! En gros, la peinture qui nous est faite par Rand des relations économiques n'est pas très éloignée des slogans misérabilistes des alter-mondialistes actuels qui clament à tue-tête: "la culture n'est pas une marchandise". Tous ceux qui offrent des services à leurs consommateurs sont décrits comme autant d'êtres faibles et/ou corrompus - ou encore comme de purs minables. "Un architecte a besoin de clients, mais il ne doit pas se subordonner à leurs désirs" s'écrie Roark ! Les consommateurs sont donc relégués au rang peu enviable d'esclavagistes parasitaires.

Certes, le clou de l'histoire est la mémorable défense par Roark de l'individualisme face au collectivisme. Mais, encore une fois, ce plaidoyer est hors de propos pour les raisons invoquées plus haut. Surtout, il a lieu au cours d'un procès où le héros nietzschéo-randien est jugé pour avoir dynamité un immeuble qui ne correspondait pas à ses plans initiaux ! Pour se justifier, il évoque la dénonciation du contrat par les commanditaires qui, contrairement à leurs promesses, ont considérablement modifié le projet. Or, outre que ces personnes n'avaient pas contracté avec lui, mais avec un de ses amis qui, manquant d'inspiration, avait demandé au génial architecte de lui fournir un projet clef en main, Roark se comporte comme s'il était propriétaire légitime de cet immeuble simplement parce qu'il aurait dû être inspiré de ses idées. Ne s'agit-il pas d'une regrettable confusion entre le droit de propriété et la soi-disant "propriété intellectuelle"?

Dans ce monde de marionnettes caricaturales (sorte de théâtre sartrien inversé), le Droit ne semble pas exister: la force est présentée comme juste quand elle est employée par un être d'exception, nouveau Prométhée offert en sacrifice aux griffes des collectivistes ignares.

Le capitalisme, un idéal inconnu? D'A. Rand, probablement...

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13 commentaires

Blogger jabial a écrit...
Je veux éviter autant que possible de critiquer mon collaborateur de ce blog, mais j'invite le lecteur à lire les oeuvres d'Ayn Rand et à juger par lui-même.

Le principe du capitalisme est l'individualisme, c'est-à-dire la poursuite de ses propres valeurs ; Rand ne décrit absolument pas le public comme des esclavagistes parasitaires, mais celà ne signifie nullement que le "bon" architecte doive accepter n'importe quelle commande ; le héros se contente de prendre le meilleur marché, sachant que l'argent n'est pas la seule chose qui ait un coût à prendre en compte (subjectivité de la valeur, voir Mises).

Rand, avec ce livre, ne se situe pas (contrairement au suivant, Atlas Shrugged) au niveau de la politique mais de la morale ; elle critique le principe de nullité et de nivellement par le bas, et je n'y vois rien de condamnable.
à 11:31 AM
 
Blogger jabial a écrit...
Par ailleurs, en ce qui concerne la "propriété intellectuelle", il ne s'agit absolument pas de ça (monopole d'Etat) mais bien d'une rupture de contrat. Un contrat oral est uncontrat tout de même, et je ne vois pas ce qu'il y a de contestable à celà.
à 11:36 AM
 
Blogger RonnieHayek a écrit...
La conception que Rand défend ici est, comme tu l'écris moraliste, mais elle la confond avec la politique. Surtout, elle n'a pas une vision de l'Art très différente de la plupart de ces esthètes méprisant les goûts du "béotien" et du "profane". "Pouah, livrer l'Art au commerce, c'est tellement vulgaire"...

Concernant la PI, elle n'en condamnait pas le principe. Au sujet de ta remarque, je suis bien d'accord qu'il y a rupture de contrat. Mais Roark se comporte comme s'il était propriétaire de l'immeuble conçu à partir de ses plans. PI ou pas, cela justifie-t-il de toute façon le dynamitage qu'il commet? Non.
à 11:49 AM
 
Blogger Jerome Morrow a écrit...
Bien qu'étant libéral-minarchiste et nietzschéen amateur à mes heures, je trouve très juste la critique de RonnieHayek. L'élitisme Randien porté comme une force, voire un droit qui s'oppose à tous, se détourne de l'humanisme que constitue le libéralisme, donc des valeurs sur lequel repose le socle du capitalisme (= système de concurrence basé sur la libre disposition de la propriété privée).
Rand était une romancière et une vulgarisatrice, mais pas une philosophe, ce qui explique pourquoi son oeuvre tombe parfois dans le stéréotype et la caricature.
à 2:25 PM
 
Blogger jabial a écrit...
Rand était une romancière et une vulgarisatrice, et elle s'est trompée sur plusieurs domaines et à plusieurs reprises (qui ne l'a pas fait??? elle était particulièrement têtue, et ce n'est pas sa secte qui allait la contredire), mais de là à déclarer que ce n'était pas une philosophe, il y a un gouffre que je ne franchirai pas. Et je ne suis pas le seul parmi les anarcho-capitalistes à penser ainsi.
à 11:11 PM
 
Blogger Jerome Morrow a écrit...
Philosophe ou pas, qu'importe. Elle était une romancière très talentueuse, et malgré quelques lourdeurs de style elle était on ne peut plus sincère (dixit Stephen King, dans "On Writing, a memoir of the craft").
à 12:30 AM
 
Blogger melodius a écrit...
La sincérité n'implique ni un talent de romancier, ni des aptitudes particulières à la philosophie.

Jabial esquive quelque peu les problèmes soulevés par Ronnie, soit l'élitisme très alter de Miss Rand et sa justification du terrorisme.

Je sais, je suis un peu provoc'. ;-)
à 10:07 AM
 
Blogger jabial a écrit...
Pour répondre à Mélo, je ne vois pas le rapport entre l'élitisme d'Ayn Rand et celui des alter. Ayn Rand prône un élitisme individuel, et pas une sélection autoritaire par un comité ou quoi que ce soit de ce genre ; les méthodes qu'elle défend pour y parvenir sont tout, sauf étatiques.

En ce qui concerne sa "justification du terrorisme", je ne suis pas d'accord non plus : l'aggression primaire est la rupture de contrat, et l'immeuble, qui n'aurait jamais pu exister sans celle-ci et en découle donc, doit de plein droit être détruit ; je ne vois pas ce que les libertariens ont à reprocher au fait de faire justice soi-même, Rothbard l'a justifié un bon millier de fois.
à 10:40 AM
 
Blogger RonnieHayek a écrit...
"Pour répondre à Mélo, je ne vois pas le rapport entre l'élitisme d'Ayn Rand et celui des alter. Ayn Rand prône un élitisme individuel, et pas une sélection autoritaire par un comité ou quoi que ce soit de ce genre ; les méthodes qu'elle défend pour y parvenir sont tout, sauf étatiques."

=> Le mépris clairement exprimé pour le goût des "profanes" est identique à celui des alters lecteurs de Télérama et des Inrocks, non? Je suis certain que l'engouement des surréalistes pour le film de Vidor ne tient pas qu'à sa sublimation de l'amour fou...

"En ce qui concerne sa "justification du terrorisme", je ne suis pas d'accord non plus : l'aggression primaire est la rupture de contrat, et l'immeuble, qui n'aurait jamais pu exister sans celle-ci et en découle donc, doit de plein droit être détruit ; je ne vois pas ce que les libertariens ont à reprocher au fait de faire justice soi-même, Rothbard l'a justifié un bon millier de fois."

=> Là, je trouve que tu pousses un peu. En quoi une rupture de contrat légitimerait-elle de détruire un bien n'appartenant pas à la personne lésée? La destruction commise par Roarke est criminelle. Il n'y a pas à discuter là-dessus. Ta conception du droit est assez curieuse, je trouve.
à 11:06 AM
 
Blogger Sous-Commandant Marco a écrit...
L'immeuble que Roarke détruit n'appartient pas uniquement à celui qui l'a fait construire. La matière qui constitue cet immeuble (briques, ciment, métal, etc...) appartient indéniablement à celui qui l'a payée. Mais l'arrangement de cette matière, sa forme, ses dimensions, toute l'information qui fait que cet immeuble est précisément cet immeuble, bref son "design", appartient, au moins en partie, à Roarke.

Rappelez-vous l'histoire. Roarke dessine un immeuble et autorise Peter Keating à se servir de cette création à sa guise à condition de n'y faire aucun changement sans autorisation. Or, justement, Keating modifie ce design, de façon mineure (il ajoute quelques détails de type néo-classique je crois bien), mais d'une façon qui déplait à Roarke. Celui-ci peut légitimement considérer que le contrat moral qui l'unit à Keating a été rompu.

Donc, Roarke fait respecter son droit de propriété sur ce design. La matière qui constituait l'immeuble appartient toujours à son propriétaire, qui n'a subi aucun préjudice. Comment pourrait-il avoir subi un préjudice puisque la matière n'est pas détruite au cours d'une explosion et que la forme de l'immeuble, l'arrangement de cette matière, ne lui appartient pas?

Comme Keating, Roarke a seulement décidé de modifier à son tour le design de l'immeuble (ce design lui appartient, il a donc le droit de la faire), d'une façon quelque peu "explosive" il est vrai...

Ce livre est un hymne à la liberté de création. On a le droit de faire ce que l'on veut de ce que l'on a créé, de ce qui qui nous appartient, pourvu que l'on ne cause aucun préjudice à quiconque.
à 11:00 PM
 
Blogger RonnieHayek a écrit...
Je ne comprends pas bien: vous me dites que la matière n'est pas détruite lors d'une explosion? Dans la 4e dimension peut-être...

Ensuite, encore une fois, ce n'est pas parce que le contrat oral été trahi que Roark est légitimé à détruire le bien d'autrui - à moins que vous ne considériez que l'immeuble en question soit sa propriété? Mais je me demande bien alors pour quelle raison elle le serait.
à 8:45 PM
 
Blogger RonnieHayek a écrit...
Autre chose: quand vous indiquez que la matière n'est pas détruite, cela supposerait que Roark emploie une bombe à neutrons. Or ce n'est évidemment pas le cas.
à 11:21 AM
 
Blogger Sous-Commandant Marco a écrit...
Je m'excuse de poster ce commentaire seulement maintenant, mais je suis retombé sur ce message à l'occasion d'une visite récente et je n'avais pas vu que RonnieHayek avait répondu à mon premier commentaire sur CPS.

Au sens strict, la matière n'est pas détruite dans une explosion classique. Ce qui est détruit, c'est un objet matériel. En l'occurrence, l'immeuble est détruit, mais la matière qui le constitue non. Mais ce n'est pas cela qui est important.

Je crois que l'analyse de RonnieHayek se justifie par sa négation de la propriété intellectuelle. Il n'admet pas que Roarke est propriétaire du "design" de l'immeuble.

Je ne suis pas d'accord (c'est bien la première fois que je ne suis pas d'accord avec Ronnie Hayek!).

Indépendamment du problème du code de la propriété intellectuelle (qui n'est qu'un ensemble de lois étatiques), je suis convaincu que l'on peut revendiquer un droit à la propriété de certaines informations. J'ai même écrit un article à ce sujet:

http://scmarco.blogspot.com/2005/02/la-proprit-intellectuelle.html

En résumé de cet article plutôt long, les informations "simples" ne peuvent pas faire l'objet de propriété. Par contre, au delà d'un certain seuil de complexité, si.

J'avais déjà lu l'article mentionné par RonnieHayek, et le coeur de l'argumentation est le suivant:

"Imaginons un être surdoué qui mémorise instantanément la musique d'une sonate et est capable de la restituer à l'identique uniquement à partir de sa mémoire. "

On ne pourrait donc pas brider la liberté de cet être supérieur. Problème: si la sonate est suffisamment complexe, cet être supérieur n'existe tout simplement pas. En effet, tout être, même supérieur, ne peut pas stocker toutes les informations possibles.

Pour revenir au problème de Fountainhead, Roarke peut légitimement revendiquer la propriété du design de l'immeuble. En effet, c'est lui qui l'a créé et, si je me souviens bien, à part lui pas grand monde n'aurait pu produire quelque chose d'aussi original.

Par conséquent, Roarke a des droits sur l'arrangement de la matière qui constitue l'immeuble.

Là où je suis d'accord avec RonnieHayek, c'est que Roarke aurait dû revendiquer ses droits de façon plus pacifique. Disons qu'il a des circonstances atténuantes.
à 5:21 PM
 

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