26.5.06

Les aventures marocaines de Claude Moniquet

Nos lecteurs connaissent sans doute le très médiatique Franco-Belge Claude Moniquet, directeur de l'ESISC (European Strategic Intelligence and Security Center), "fellow" de l'Atlantis Institute et expert auto-proclamé en terrorisme islamiste, tendance "ils sont partout ma bonne dame". Il fut victime il y a quelques mois d'un hilarant "attentat" sur le parking de RTL (un footballiste enragé lui colla quelques beignes) qui révéla à la Belgique incrédule qu'il sort parfois des studios de l'avenue Ariane où on aurait pu croire, vu son ubiquité sur les ondes erretéhelliennes, qu'il avait élu domicile. C'est également lui qui révéla la présence d'"espions" chinois à l'Université de Louvain. Moniquet ne sévit pas qu'en Belgique, il est régulièrement interviewé par des médias étrangers tels CNN - la moindre référence à sa modeste personne est d'ailleurs méticulement archivée sur le site de l'ESISC - et son moment de gloire fut sans doute son audition en tant qu'expert par le Congrès des Etats-Unis d'Amérique.

Le personnage ne manque pas d'intérêt: comme tout néo-conservateur qui se respecte, il est issu de l'extrème-gauche communiste, avec cette particularité intéressante qu'il semble avoir été lié à la Rote Armee Fraktion allemande et aux Cellules Communistes Combattantes belges, ce qui explique sans doute son intérêt pour le terrorisme. Selon des rumeurs persistantes relayées par le journal Le Soir, le principal quotidien belge francophone "haut de gamme", il serait de plus agent du Mossad et, pour faire bonne mesure, de la DST et de la DGSE françaises. Moniquet est également l'auteur d'un article qu'on qualifiera charitablement de "douteux" paru dans Ciné-Télé-Revue en 1997 et consacré au rôle de la juge d'instruction Martine Doutrèwe dans l'affaire Dutroux. La juge l'attaqua en diffamation et obtint une condamnation qui, comme le rappelle opportunément Knack cette semaine, fut qualifiée par son avocat de "censure inacceptable".

Il est donc assez ironique qu'aujourd'hui, Claude Moniquet semble s'apprêter à porter le coup de grâce à un des rares médias indépendants du Maroc, "Le Journal Hebdomadaire".

Les faits sont les suivants: en décembre 2005, l'hebdomadaire marocain, que la monarchie chérifienne tente de déstabiliser depuis sa création, publie quelques articles consacrés au Sahara Occidental, une ex-colonie espagnole que le Maroc occupe depuis 1975 et au Front Polisario, le principal mouvement de résistance anti-marocain. Un des articles s'intitule "un rapport sur commande". Ce rapport est l'oeuvre de l'ESISC et "Le Journal Hebdomadaire" lui reproche une méthodologie défaillante ("les sources d'information sont acquises au Maroc") des citations sélectives ("même pour les instances les plus crédibles citées par le rapport, comme Human Rights Watch ou encore le State Department, les analystes de l'ESISC se contenteront de n'en retenir que des passages bien ciblés") ou encore de ne s'intéresser aux communiqués du Front Polisario que lorsqu'ils confirment sa thèse anti-Polisario. Le rapport de l'ESISC se termine par une série de recommandations (à quel titre, on peut se le demander) qui concernent tant le futur du Sahara Occidental que le Front Polisario et qui, curieusement, valident la position du gouvernement marocain. Le magazine relève par ailleurs l'absence de rapports entre les "craintes" exprimées par l'ESISC afin de motiver son rejet de l'indépendance du Sahara Occidental et la réalité sur le terrain ("...un argumentaire d'un Front (Polisario) en décomposition qui risque les dérives islamistes, terroristes et même une gangrène du crime organisé. Un argumentaire simpliste car se basant sur les frayeurs du monde d'aujourd'hui."). Il conclut en se demandant si ce document un peu trop complaisant envers les thèses marocaines n'aurait pas été commandé par le Maroc, puisque le site de l'ESISC précise qu'il se finance "sur la base de contrats de recherche et de missions ainsi que de donations".

On le voit, pas de quoi fouetter un chat. C'était compter sans le sens de l'honneur sourcilleux de Moniquet qui estime avoir été diffamé. Il intente donc un action en justice, non pas en France où est édité "Le Journal Hebdomadaire" et où on peut raisonnablement douter qu'il eût obtenu gain de cause, mais au Maroc. Claude Moniquet exige pas moins de cinq millions de Dirhams (près de 500.000 €) à titre d'indemnité. Lors du procès, Le Journal Hebdomadaire n'a pu faire comparaître de témoins à décharge et les plaidoiries de l'avocat de Moniquet, Me Mohammed Ziane, par ailleurs président du "Parti Marocain Libéral", ont à peine abordé les soi-disant atteintes à l'honneur de Moniquet, pour se concentrer sur le crime autrement plus grave de déni de "marocanité" du Sahara Occidental dont se seraient rendus coupables les rédacteurs du Journal Hebdomadaire. Le jugement est tombé: le tribunal de Rabat condamne le journal au paiement de trois millions de Dirhams, soit près de 300.000 €, du jamais vu dans un pays où l'indemnité moyenne lorsqu'il y a mort d'homme accidentelle s'élève à environ 3.000 €. On sait que la justice marocaine ne brille pas par son indépendance; l'occasion était sans doute trop belle pour que les autorités de Rabat la laissent passer. On observera que la technique du procès en diffamation contre un organe de presse trop indépendant est monnaie courante à Singapour, un des grands modèles des néo-conservateurs.

Claude Moniquet avait d'abord promis de ne pas exécuter le jugement, ce qui provoquerait à coup sûr la fermeture d'un des rares journaux indépendants du monde arabe, mais affirme avoir changé d'avis suite aux "mensonges" que le Journal Hebdomadaire aurait propagé sur son compte, ce par quoi il faut comprendre la reproduction de l'article du "Soir" dont il a été question plus haut. D'après Moniquet, dont on ignorait les talents d'humoriste, les révélations au sujet de son appartenance - contestée - au Mossad mettraient à mal sa position dans le monde arabe où il doit désormais "craindre pour sa vie". Venant d'un homme qui s'est illustré par un soutien bruyant et sans faille aux thèses nationalistes israéliennes, ça ne manque pas de sel. Il faut par ailleurs noter que "Le Journal Hebdomadaire" a proposé deux pages à Moniquet pour réagir à l'article du Soir (contre lequel il ne semble pas avoir agi en Belgique...)mais qu'il en exigeait pas moins de six !

Moniquet a fait savoir qu'il était prêt à revoir sa position si le journal lui présentait des "excuses", tout en précisant que sa fermeture ne lui faisait ni chaud, ni froid.

Nous avons l'insigne honneur d'être lus par des amis de Claude Moniquet. Qu'ils sachent que cette illustration de la manière dont les néo-conservateurs entendent "démocratiser" le monde musulman nous a beaucoup amusée. Il serait peut-être opportun qu'ils invitent leur "camarade" à ne pas exécuter les basses oeuvres du régime de Rabat, dont nous tenons d'ailleurs à préciser que nous sommes les derniers à nier les récents progrès. Simple question de cohérence et de dignité...

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4 commentaires

Blogger RonnieHayek a écrit...
L'avocat Mohamed Ziane a l'air assez gratiné dans son genre, et il semble que son vocabulaire ne comporte qu'un seul mot: "Antipatriotique"

http://www.lagazettedumaroc.com/articles.php?r=2&sr=40&n=452&id_artl=8448

Ce gus a été "ministre des Droits de l'Homme". Ubuesque !
à 12:33 PM
 
Blogger RonnieHayek a écrit...
Le lecteur notera le sérieux de Moniquet :

http://www.esisc.org/De%20fausses%20révélations.pdf

No comment.
à 6:39 PM
 
Blogger Chitah a écrit...
Je me permets de reproduire ici un passage d'un des articles proposés par melodius, issu du site de Human Rights Watch, dans le genre manipulation médiatique on atteint le niveau champion du monde :
Des faits troublants coïncidant avec le procès du Journal devant l'instance inférieure ont renforcé le sentiment que les autorités marocaines cherchaient à exercer des pressions ou à punir l'hebdomadaire. Le 14 février – soit deux jours avant le verdict de l'instance inférieure – des manifestants se sont rassemblés devant le siège du Journal dans le centre de Casablanca, dénonçant le fait qu'il avait reproduit les caricatures controversées du Prophète Mahomet, d'abord publiées dans un journal danois. Un rassemblement similaire, également pour protester contre la supposée publication des dessins satiriques par Le Journal, avait eu lieu la veille devant le bâtiment du parlement à Rabat. La télévision marocaine a couvert les manifestations de façon entièrement partiale, interviewant les protestataires en colère sans diffuser aucun entretien avec des membres du Journal et sans attirer l'attention sur le fait que l'hebdomadaire n'avait jamais reproduit les caricatures.

Les manifestations étaient tout sauf spontanées. Comme Le Journal et d'autres l'ont démontré de façon crédible, les responsables marocains ont recruté et fourni des moyens de transport à des hommes, des femmes et des enfants issus des quartiers pauvres, après leur avoir dit que la cible des manifestations était des "infidèles" qui avaient reproduit les caricatures. Bien que des témoins aient déclaré que des véhicules et des responsables locaux étaient présents aux rassemblements et y avaient contribué, une enquête plus approfondie est nécessaire pour identifier quels fonctionnaires publics ont ordonné et supervisé ces activités. Le Ministre de la Communication, Nabil Benabdellah, a démenti toute implication des autorités marocaines dans les manifestations. En dehors d'autres démentis allant dans le même sens, les responsables marocains ne se sont pas exprimés publiquement à ce propos.
à 2:53 AM
 
Blogger RonnieHayek a écrit...
A propos du montant des indemnités, ce blog établit aussi en fin d'article une comparaison intéressante :

http://www.blog.ma/obiterdicta/index.php?action=article&id_article=8980
à 11:18 AM
 

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