21.10.06

Décentralisation et liberté

Au nombre des thèmes classiquement libéraux ayant été expérimentés figure la décentralisation Je sais que plusieurs amis y voient une sorte de solution-miracle permettant de réduire l’étatisme en incitant le gouvernement à se modérer. Pour ma part, je reste sceptique sur son application systématique et inconditionnelle.

D’abord, que nous le voulions ou non, nous ne vivons plus au temps des cités-États, mais à l’heure des social-démocraties coulées dans le bronze des États-nations. Les schèmes de pensée en sont donc fortement imprégnés. Supposer que l’on incitera un gouvernement à confisquer moins de richesses et à contrôler moins nos vies, c’est omettre qu’une bonne partie de la population appuie, hélas, ces mesures, car elle y trouve son bénéfice. La configuration institutionnelle n’y changera donc pas grand-chose. Rien n’exclut en effet qu’au lieu d’un macro-centralisme dirigiste, les gens seraient dirigés par un micro-centralisme dirigiste. La démarche n’est pas nécessairement plus éloignée d’un certain constructivisme visant à une centralisation mondiale ; elle en est simplement la réplique inversée.

Je ne crois pas non plus en la fiabilité de l’argument suivant lequel un gouvernant spoliateur cesserait ses déprédations en estimant que son intérêt serait de se montrer moins brutal, sinon ses gouvernés partiraient en nombre. L’histoire a montré que l’intérêt de nombreux dirigeants concordait très peu avec celui d’un entrepreneur pacifique. S’il cherche, certes, bien à maximiser ses bénéfices, peu lui importent les moyens - surtout si ses intérêts sont des plus criminels. De surcroît, le vote avec les pieds comme issue de secours me paraît être symétrique à l’argument de tant d’étatistes qui croient vous clouer le bec en vous rétorquant : « Si t’es pas content, t’as qu’à t’en aller aux USA, sale ultralibéral ! » (pays où, du reste, l’on assiste à une centralisation de plus en plus agressive, comme quoi les problèmes ne sont pas partout identiques…)

Ensuite, le cas belge offre une illustration saisissante des effets peu ragoûtants que peut avoir une décentralisation des pouvoirs. Que s’est-il passé depuis que Régions et Communautés ont été créées ? Outre une complexification institutionnelle à côté de laquelle feu le Saint-Empire Romain germanique était d’une clarté biblique, une multiplication des postes de pouvoir, un accroissement de la politisation, des dépenses publiques atteignant la stratosphère, un clientélisme en plein épanouissement, et donc une part encore bien plus importante que jadis des pouvoirs publics dans le PIB. Surtout, l’État réel est dans les mains des partis, qui s’entendent entre eux pour se partager les places à tous les échelons de pouvoir. La variante actuelle est que plusieurs particrates socialistes vont devoir se partager les places en cellule.

Á mon estime, la question de la décentralisation doit être abordée avec la même circonspection que la thèse montesquienne de la séparation des pouvoirs (dite aussi « équilibre des pouvoirs »), d’après laquelle « le pouvoir arrête le pouvoir ». Remarquons au passage que cette idée est aujourd’hui traduite dans la vision du monde social-démocrate, aussi bien dans les pays nordiques qu’en Belgique, en France ou en Allemagne : les forces politiques et sociales s’affrontent puis négocient pour parvenir à des accords « équilibrés » où chaque groupe organisé trouve matière à satisfaction. Le tout, en passant à la trappe la liberté individuelle, puisque chacun devra se plier à la volonté de la « majorité ».

Cette courte digression servait à montrer que certaines idées présentées, à tort ou à raison, comme faisant partie intégrante du corpus idéologique libéral sont également porteuses d’applications liberticides et étatistes. La raison principale est que la séparation des pouvoirs comme la décentralisation se focalisent sur la question « qui gouverne ?» au lieu de prendre pour critère essentiel les limites de l’action étatique (distinction opérée par Lord Acton). En d’autres termes, ces analyses s’intéressent à la distribution des postes de commandement, non à leur limitation (par le Droit en particulier).

Plus féconde serait, me semble-t-il, une réflexion sur le rôle de contre-pouvoirs véritables : je veux parler d’associations libres et spontanées, non créées par les décideurs politiques, en particulier la famille et les institutions religieuses. Un signe de la menace qu’elles représentent pour l’étatisme est que, systématiquement, les États révolutionnaires, totalitaires, ou en voie de totalitarisation, ont cherché à neutraliser, voire détruire, ces pôles de résistance.

C’est peut-être là que les libéraux devraient concentrer leurs réflexions, plutôt que sur de plus ou moins savantes alchimies institutionnelles qui ne servent souvent, au final, qu’à confier la garde du pot de lait au chat socialiste.

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6 commentaires

Blogger Murdock a écrit...
Je ne peux qu'inviter chacun à lire les échanges sur le forum afin de se faire un avis sur la question. ;-)
à 5:22 PM
 
Blogger melodius a écrit...
Superbe billet au contenu duquel j'adhère sans réserve aucune !
à 9:24 AM
 
Blogger RonnieHayek a écrit...
Merci beaucoup ! :-)
à 10:37 AM
 
Blogger Naibed a écrit...
« [...]une réflexion sur le rôle de contre-pouvoirs véritables : je veux parler d’associations libres et spontanées, non créées par les décideurs politiques, en particulier la famille et les institutions religieuses »

Hem ! ...il suffit de voir les multiples ONG créées par les gaucho-gnangnans de tous poils, pour faire pression sur «l'opinion publique» et imposer LEUR vision de la démocratie, en s'auto-proclamant «LA société civile»

Je crois que vous pouvez revoir votre copie...
à 3:49 PM
 
Blogger melodius a écrit...
La plupart des ONG n'existeraient pas sans les subsides que leurs accordent les pouvoirs publics.

Elles sont dont tout sauf "NG"...
à 6:04 PM
 
Blogger Ahmed Amine a écrit...
La famille et les institutions religieuses ne sont pas vraiment de libre choix: elles sont hautement conditionnées par des allégeances et des loyautés imposées dés la naissance.

Les vrais nouveaux contrepouvoirs se trouvent dans la sociéte civile: les associations libres de citoyens, à but lucratif ou non, des ONG aux Lobbies.

Et, certes, l'État fait de grands efforts pour miner les leurs.
à 3:24 PM
 

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