1.8.06

L'Empire absurde

"La Constitution des Etats-Unis est restée pratiquement inchangée et contient exactement les mêmes mots qu'au jour de sa rédaction ; pourtant, ces mots qui, autrefois, contraignaient les hommes politiques à faire preuve de modération et d'intégrité ont été transformés en pâte à modeler. Le gouvernement, qui ne pouvait autrefois ni lever d'impôts, ni engager de dépenses, ni imposer de lois, peut aujourd'hui faire tout ce que bon lui semble. L'exécutif dispose de tout le pouvoir nécessaire pour faire pratiquement tout ce qu'il désire. Le Congrès ne souffle mot, tel un naïf faire-valoir, exigeant seulement que les faveurs soient partagées. Le système dans son ensemble fonctionne si bien qu'un membre du Congrès ne risque d'être contraint à démissionner de son mandat que si l'on trouve dans son lit 'un garçon vivant ou une fille morte'."

Voici l’un des morceaux de bravoure d’un livre-événement paru il y a quelques semaines : L’Empire des dettes. Ses deux auteurs, William Bonner et Addison Wiggin sont des analystes financiers réputés et de fins décrypteurs de l’économie américaine, ainsi que le démontre cet ouvrage décapant.


Pour les deux auteurs, il ne fait aucun doute que les États-Unis sont au bord d’une crise dévastatrice, la seule question est de savoir quand elle se produira. Les raisons de cette crise annoncée sont les suivantes : les USA ont lentement mais sûrement abandonné les vieux principes jeffersoniens d’une république frugale et à la politique modeste pour glisser vers la construction d’un ordre impérial d’un genre nouveau. En effet, contrairement aux empires précédents, qui finançaient leur mode de vie somptuaire en levant un impôt sur les pays conquis et asservis, les États-Unis vivent à crédit et empruntent sans répit pour payer les intérêts de leurs dettes accumulées par une consommation effrénée. Le mythe selon lequel on s’enrichit en dépensant sans compter est devenu la doxa en vigueur outre-Atlantique, tant du côté du gouvernement que dans l’esprit d’une majorité d’Américains.


Naturellement, de même que l’empire romain n’est pas apparu ex nihilo, la transformation de la république américaine en gouvernement impérial ne s’est pas produite en un jour. Si, aujourd’hui, il est devenu quasiment impossible d’aborder en rue ou au cours d’une baignade le locataire de la Maison Blanche - alors qu’il y a deux siècles, c’était monnaie courante - et que chacun de ses déplacements à l’étranger entraîne dans son sillage des centaines d’attachés, fonctionnaires, et agents de services secrets, c’est la conséquence d’une série de fautes imputables à de nombreux dirigeants. Bonner et Wiggin relèvent d’ailleurs que ce sont les présidents les plus populaires qui ont entraîné l’Amérique dans la spirale dépensière et inflationniste.


Ainsi, Lincoln a trahi la Constitution, violé l'habeas corpus, instauré une tyrannie brutale et causé la mort de 618 000 de ses compatriotes (pour avoir un ordre de grandeur, ce nombre est équivalent à 5 millions d’Américains en 2006). Si son but avait réellement été de supprimer l’esclavage, il aurait pu le faire sans violence comme dans de nombreux autres pays qui l’avaient déjà aboli, notent les deux compères.


Ensuite, au début du XXe siècle, Wilson voulut rendre le monde "sûr pour la démocratie" en combattant les "régimes despotiques d’Europe centrale" pour remodeler l’Europe selon ses lumières ("les nations qui se gouvernent elles-mêmes n’envoient pas d’espions chez leurs voisins" disait-il, sans aucunement anticiper la création de la CIA trente ans plus tard). Pour Bonner et Wiggin, il ne fait aucun doute que c’est lui qui a accéléré le processus impérialiste :

"Woodrow Wilson était un politicien de la pire espèce : il ne mentait jamais et il était incorruptible. Il était tellement plein de bonnes intentions qu’il aurait pu pratiquement paver à lui seul la route de l’enfer.


(...)

Nous ne l’accablons pas. Ni ne le tenons pour le seul responsable. Son protégé du ministère de la Marine, Franklin Roosevelt, était son complice dévoué. Lyndon Johnson conduisait la voiture qui leur a permis de prendre la fuite. Ronald, Alan Greenspan et George W. Bush sont par la suite entrés dans le gang. Mais c’était Wilson le cerveau. C’est lui qui décida d’ "améliorer" le système de gouvernement américain. C’est lui aussi qui décida de rendre le monde meilleur. Il considérait apparemment toutes les générations d’Américains l’ayant précédé - ainsi que tous les peuples du monde hors des frontières américaines - comme une bande de cornichons. À lui et à lui seul était échu le don de voir les besoins du monde entier. Et il entreprit donc de modifier radicalement la Constitution américaine et de réorganiser le système de relations internationales qui résultait de plusieurs milliers d’années d’évolution."


Puis, après un intermède de quelques présidents moins idéalistes et donc plus sages, vint Roosevelt. Si, durant sa campagne électorale, il avait vivement condamné la politique budgétaire dépensière de Hoover, une fois devenu président, il se chargea d’étendre encore plus les rets de l’Etat central sur la vie de ses concitoyens. Du 9 mars au 16 juin 1933, il fit passer diverses législations portant aussi bien sur la vente d’alcool que la distribution d’aides sociales, la création de camps de travail pour la jeunesse, le contrôle des banques, etc. Ces mesures étaient présentées à la population comme provisoires. Et pourtant, en 2004, le registre fédéral comprenait 75 676 pages de lois et réglementations diverses ! Rien qu’en 2004, 4 101 règlements furent édictés. Leur coût est évidemment élevé, mais reste difficilement évaluable. Bonner et Wiggin parlent cependant de centaines de milliards de dollars... par an !


Mais l’étatisation américaine n’aurait, du reste, pas connu un essor aussi fulgurant si, vingt ans auparavant, l’impôt sur le revenu n’avait été promulgué à la suite d’un coup de force constitutionnel et si le gouvernement n’avait décidé (après avoir consulté les présidents des principales banques américaines) de centraliser la monnaie en créant la Réserve fédérale (la célèbre "Fed").


Un tournant décisif fut pris par Richard Nixon lorsque, le 15 août 1971, il décida de supprimer la parité du dollar avec l’or. Comme l’écrivent avec esprit nos deux analystes : "Quand on mentionne le nom de ce défunt président, la plupart des gens se souviennent du crime auquel il est souvent associé : l’effraction du Watergate. Mais, pendant que les maladresses des acolytes de Nixon distrayaient l’attention du public, une autre équipe de gorilles du président faisaient le casse du siècle."


Cette décision s’insérait dans un paquet de mesures dirigistes telles que le gel des salaires, la mise sur pied d’un Conseil du coût de la vie, ou la création d’un ministère de l’Environnement. Pourquoi cette fermeture du guichet de l’or ? Parce que l’or est moins réceptif à la démagogie politicienne et qu’il est bien moins obéissant et flexible qu’une monnaie-papier que l’on peut imprimer à volonté en vue de la distribuer à ses électeurs.


Voici encore un extrait :


"Durant ces nombreuses années depuis la création de la Federal Reserve en 1913, l’or est resté constant et immobile. Une once aujourd’hui achète à peu près le même montant de biens et services qu’une once de 1913, et environ le même montant qu’au temps de la naissance de Jésus. Mais le dollar a suivi tous les attrape-nigauds politiques - la guerre en Europe, le New Deal, la Seconde Guerre mondiale, la Guerre froide, la guerre du Vietnam, la guerre contre la pauvreté, la guerre contre l’analphabétisme, la Nouvelle Frontière, la Grande Société, la Sécurité sociale, Medicare, Medicaid, la guerre en Irak, la guerre contre la terreur. En résultat, devinez combien vaut un dollar aujourd’hui, comparé à un dollar en 1913 ? Cinq cents."

Bien entendu, Reagan est aussi épinglé pour ses extravagances budgétaires, pas seulement à des fins militaires d’ailleurs, puisqu’il accrut le budget de l’éducation de 50% ! Le vieux Ronald parlait avec des mots de vieux conservateur, mais agissait comme un révolutionnaire néoconservateur, sans égard pour le portefeuille du contribuable ni pour la limitation du pouvoir étatique. Bonner et Wiggin raillent, à ce propos, les tenants de "l’économie de l’offre", la supply-side economics. Contrairement à une idée reçue, pour ces derniers, il ne s’agissait pas de faire reculer l’État, mais de trouver à ses dépenses croissantes un mode de financement plus efficace. La courbe de Laffer, remarquent les auteurs, "illustre simplement la stratégie optimisée d’une sangsue rationnelle ; obtenir le plus possible à un niveau qui ne soit ni trop haut ni trop bas." La relance qui en résulta était purement artificielle et les gens crurent qu’ils pouvaient s’enrichir en dépensant toujours plus... sans plus rien produire !


Reagan avait vendu aux Américains l’illusion qu’ils pouvaient vivre à crédit indéfiniment, comme en témoigne le peu d’argent capitalisé par les ménages pour leurs retraites futures. L’innovation entrepreneuriale se situe en Asie, et non plus en Amérique, nous avertissent Bonner et Wiggin. Les Américains s’appauvrissent en se croyant riches ; ils achètent du matériel high-tech aux Japonais, mais sans rien leur vendre en échange !


Certes, il est toujours possible qu’ils soient enfin gagnés par plus de lucidité, mais il risque d’être trop tard.


NB : sur le blog de Pierre Bilger, vous trouverez un autre compte rendu de cet excellent essai.




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8 commentaires

Blogger libergold a écrit...
Il est évident que les USA ne sont pas libéraux sous bien des aspects.

Mais leur endettement n'a rien de dramatique. Si on considère les montants absolus, cela peut paraitre vertigineux. Mais comparé à la taille de leur économie, cela n'a rien d'exceptionnel : 66 % de leur PIB, c'est moins que la Belgique, l'Italie, la Grèce, et au même niveau que la France.

Les USA sont un très grand producteur de valeur. Leur économie a un dynamisme, une créativité qui leur permet d'être à l'avant-garde dans beaucoup de secteurs. Cette création de richesse leur permet de supporter sans peine leur niveau d'endettement actuel.

Ceci ne signifie pas que si les USA avait une économie beaucoup plus libérale avec un état moins interventionniste, les choses n'iraient pas mieux.
à 6:20 PM
 
Blogger RonnieHayek a écrit...
Ce n'est précisément pas l'opinion de Bonner et Wiggin. D'abord, le fait que les USA soient devenus un empire mondial entraîne un coût exorbitant. Ensuite, ajoutent-ils (à raison), tout empire doit tôt ou tard s'effondrer.

Surtout, le montant du déficit gouvernemental est démesuré et quasiment incalculable.

Que les pays européens soient en faillite, c'est certain, mais - toujours d'après ces deux analystes - c'est encore plus vrai des Etats-Unis, dont l'économie est dans une situation encore pire que la nôtre. Et cela ne me paraît pas illogique.

Bref, je vous conseille de lire ce bouquin. Vous y trouverez de nombreuses informations historiques et économiques sur la situation réelle des USA.
à 8:29 PM
 
Blogger Sous-Commandant Marco a écrit...
Excellent résumé de l'histoire et de la situation des Etats-Unis.

J'ajoute que cette manie de mesurer la dette publique en pourcentage du PIB est parfaitement révélatrice de la forfaiture de l'endettement.

Le PIB est supposé représenter la richesse produite chaque année par l'ensemble d'un pays. Or la dette publique n'est constituée que par l'état et non par l'ensemble du pays. Mesurer la dette en pourcentage du PIB revient donc à mesurer la dette d'un voleur en pourcentage du salaire annuel des victimes de ses larcins. C'est absurde parce que l'on compare des pommes et des oranges et c'est criminel parce que l'on entérine les ponctions futures de la sangsue sur ses victimes.

En outre, la définition actuelle du PIB comprend l'essentiel des dépenses publiques, c'est à dire le butin du voleur. C'est comme si on ajoutait des pommes et des haricots.

La seule façon de déterminer si une dette est trop lourde est de la comparer aux capacités de remboursement du débiteur, en tenant compte de ses engagements. Et là, on obtient un tableau nettement moins joli.

Voir par exemple le dernier article de Bill Bonner:

http://www.lewrockwell.com/bonner/bonner273.html

C'est d'ailleurs un peu la même situation en France où, si l'on prend en compte que l'état a une capacité de remboursement supplémentaire à peu près nulle (déficits publics depuis 30 ans) et a des engagements futurs très lourds sur les épaules, notamment les pensions des fonctionnaires qui vont partir en masse à la retraite dans les 20 ans qui viennent, on devrait normalement prononcer la faillite.

Encore un point de convergence entre les USA et la France. "La Faillite, nous voilà!" comme l'écrivait sur son blog la géniale Laure Allibert.
à 10:44 AM
 
Blogger RonnieHayek a écrit...
Merci de ton commentaire, Marco.

Un élément sur lequel Bonner insiste également est le poids de la dette sur les générations futures. A la différence d'un héritage normal, que l'on peut toujours refuser, les citoyens sont contraints et forcés par leur gouvernement d'accepter les dettes contractées par l'Etat. C'est du vol qualifié.
à 11:08 AM
 
Blogger libergold a écrit...
"La seule façon de déterminer si une dette est trop lourde est de la comparer aux capacités de remboursement du débiteur, en tenant compte de ses engagements. Et là, on obtient un tableau nettement moins joli."

Avez-vous des chiffres ?

Beaucoup de pays ont ou ont eu des dettes gigantesques sans toutefois faire faillite.

Effectivement, à un moment, il faut rembourser ce qui a été emprunté et certains lendemains déchantent. Je pense à la Belgique qui se serre la ceinture depuis 20 ans et malgré tout tant d'argent est gaspillé par nos chers hommes politiques. Comme quoi, il y a de la marge.

Les USA sont à même de réduire leur endettement comme ils l'ont déjà fait par le passé et comme le font d'autres pays.

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/8/8d/National_debt_as_a_%25_of_gdp.jpg

La conséquence en sera une réduction du poids de l'Etat et une mise en veille de leurs ambitions hégémoniques.

"Ensuite, ajoutent-ils (à raison), tout empire doit tôt ou tard s'effondrer." : jolie affirmation mais basée sur quoi ?

Je vous conseille la lecture de cet article : http://hnn.us/articles/1237.html

Les USA ne sont pas un empire mais ils sont hégémoniques. Ce n'est pas la même chose. Quant à l'affirmation de 'tout empire doit tôt ou tard s'effondrer', de nouveau sur base de quels arguments ?

Qu'ils perdent leur hégémonie dans plusieurs domaines, c'est naturel puisque la concurrence est rude. Mais de là, à s'effondrer, c'est une vue cataclysmique que je ne partage pas.
à 12:12 PM
 
Blogger Sous-Commandant Marco a écrit...
Pour la France, les chiffres sont très clairs, je vous renvoie notamment à l'étude commanditée à la fin de l'an dernier par Thierry Breton. En résumé:
-capacité supplémentaire actuelle et à moyen terme de remboursement de la dette: à peu près nulle,
-engagements supplémentaires futurs de l'état: de l'ordre d'une centaines de milliards d'euros (d'aujourd'hui) par an d'ici à une vingtaine d'années,
-dette réelle d'ici à vingt ans en tenant compte des deux items précédents: 130% du PIB.

Lorsqu'il est prévisible qu'une entité sera bientôt incapable de rembourser ses dettes sans rompre les contrats qu'elle a signés avec ceux à qui elle a fait des promesses, la faillite est proche. Elle sera prononcée lorsque des paiements contractuels ne seront pas honorés. Elle s'annonce déjà: de nombreux ayant-droits de l'état (sous-traitants, associations subventionnées, etc...) témoignent aujourd'hui des retards de paiement de la part d'un des tentacules de l'état.

Au sujet des Etats-Unis, la situation est moins claire, la Fed pouvant retarder l'échéance par l'hyper-inflation, comme elle le fait déjà depuis 2000. Je tiens néanmoins à faire remarquer à Libergold que le dernier article qu'il cite a été écrit avant l'invasion de l'Irak.

Une dernière chose: on ne parle pas de cataclysme mais de faillite de l'état. Il faut avoir une vue déformée des choses pour penser que c'est forcément un cataclysme.
à 12:32 PM
 
Blogger RonnieHayek a écrit...
@ Libergold : il faut appeler un chat un chat. Les USA sont un pouvoir hégémonique, certes, mais aussi et surtout un empire. La présence des forces américaines un peu partout sur le globe et les dépenses y afférentes en sont une preuve indiscutable : http://www.lewrockwell.com/vance/vance8.html

Chaque zone de commandement militaire (dirigée par un commandant en chef - le CINC) est d'ailleurs nommée selon une abréviation : PAC, EUR, CENT, SOUTH.

Ensuite, aucun empire n'a tenu éternellement. Pourquoi l'empire américain - qui s'est constitué encore plus rapidement que ses prédécesseurs et s'est ruiné plus vite que Rome - échapperait-il à la règle ? De plus, n'oubliez pas que cet empire vit sur une fiat money et à crédit. Cela ne peut pas durer ad vitam aeternam en bonne logique économique.
à 2:16 PM
 
Blogger climax a écrit...
En lisant le billet de RonnieHayek et les précisions de Sous-Commandant Marco sur la dette publique, j'ai repensé aux mises en garde de Thomas Jefferson.

Dans une lettre de septembre 1789 au futur président Madison, il rappelle que "la Terre appartient aux vivants" et qu'"aucune génération ne peut contracter des dettes supérieures à ce qu'elle peut payer dans le cours de sa propre existence".

D'ailleurs, "aucun homme ne peut, par droit naturel, obliger les terres qu'il occupait, ou le personnes qui lui succéderont dans cette occupation, au paiement de dettes contractées par lui."

http://www.lesbelleslettres.com/livre/?GCOI=22510100234870
à 6:43 PM
 

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