8.9.06

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Le projet des Lumières, puis des libéraux du XIXe siècle, fut de refonder la société à partir de préceptes rationalistes. Si les idées étatistes et socialistes ont fini par l’emporter, espérons-le provisoirement, ne faut-il pas en chercher l’origine dans cette volonté de tabula rasa ? La Révolution française, dont les intentions proclamées se voulaient libérales, mais qui fut en réalité le premier régime totalitaire moderne, reflète évidemment cette ambivalence.


Voici plus de cent ans, un auteur quelque peu tombé dans l’oubli, Anatole Leroy-Beaulieu (1842-1912), sentit en quoi l’héritage démocratique du libéralisme classique avait enfanté le socialisme et son cortège de prévarications, spoliations, arbitraire politique, etc. Voici un extrait de La Révolution et le libéralisme (1890) :


"Avec l’extension du suffrage et l’envahissement de la scène politique par la démocratie, l’Europe est menacée de voir se renouveler la plupart des abus que le libéralisme se flattait d’avoir supprimés à jamais. On risque de voir renaître, sous le manteau de la démocratie et le couvert de la liberté les pires défauts de l’ancien régime, le favoritisme, le népotisme, la vénalité, l’agiotage, la mendicité officielle, le pillage de la fortune publique, le trafic des places et des faveurs, en un mot, tout l’écœurant cortège des monarchies absolues. La grande différence, c’est que, au lieu de nourrir les aristocraties d’antichambre et les gens de cour, les abus repaissent des appétits plébéiens et engraissent les courtisans du peuple.
(...)
Parmi tous les rois fainéants et les princes de triste mémoire dont l’histoire est remplie, il serait difficile d’en trouver de moins clairvoyants et, en même temps, de plus infatués, — de plus capricieux et de plus entêtés, tour à tour, que ces souverains à millions de têtes auxquels la civilisation démocratique tend à remettre le pouvoir. Incapables de gouverner par eux-mêmes, ils ressemblent à ces princes de quinze ans officiellement proclamés majeurs. Incompétents pour toutes les affaires, sachant rarement distinguer leurs vrais serviteurs, ils sont exposés à devenir la proie des charlatans beaux parleurs. C’est ainsi que, chez les peuples en apparence les plus éclairés, le suffrage, universel ou censitaire, aboutit parfois au scandale de choix navrants ou grotesques ; c’est ainsi qu’une capitale comme Paris met au monde un conseil municipal comme le sien, où l’on ne rencontre peut-être pas un des noms qui font honneur à la France. Après de pareils exemples, il y aurait de l’ironie à dire qu’élection est synonyme de sélection."

Sa réflexion sur la décentralisation - grand thème libéral toujours en vigueur - me semble également fort lucide :


"Les deux forces opposées en lutte dans la démocratie, la tendance centraliste et la tendance autonomiste, sont donc loin d’être aussi divergentes qu’elles semblent l’être au premier abord. Elles diffèrent moins par le but que par les voies et moyens. Toutes deux en somme tendent, presque également, à l’accroissement de la puissance publique, à la restriction des droits individuels, par suite, à la diminution des libertés effectives. Despotisme de l’État, unitaire ou fédéral, nation ou commune tel est l’écueil sur lequel l’un et l’autre de ces courants, en apparence contraires, poussent, sous nos yeux, les peuples modernes. La liberté est en danger d’un côté comme de l’autre. Les deux penchants qui se disputent, en son nom, la démocratie ne peuvent la servir qu’en se combattant et se faisant contrepoids."

Et comment ne pas approuver ces lignes consacrées à une certaine tradition laïciste libérale, qui a conféré à l’organisation étatique une puissance absolue jusque là inégalée ?


"La sécularisation ou mieux la laïcisation, telle que la comprennent ou la pratiquent certains partis, ne tend à rien moins qu’à étouffer sourdement la religion en l’enfermant dans un cercle de plus en plus étroit, en lui interdisant tout mouvement, en lui retranchant les aliments qui la sustentent, en bouchant toutes les ouvertures par où elle peut respirer. Laïcisation finit par devenir synonyme de déchristianisation. Aux anciennes religions d’État menace de succéder l’irréligion d’État. Sans aller jusqu’à de pareilles extrémités, et, tout en les réprouvant avec une indignation sincère, le libéralisme, emporté par l’ardeur de la lutte contre les résistances du passé, en vient parfois, pour briser ces résistances, à s’en prendre à leur principe, aux clergés, aux Églises, à l’esprit religieux même, au risque d’aller à l’encontre de ses maximes les plus chères. On en arrive à se montrer intolérant au nom de la tolérance. On voit des libéraux mettre de côté la liberté 'pour la mieux sauver' et ce qu’on s’est permis aux heures de péril, dans l’inévitable entraînement de la bataille, on le maintient ensuite dans un intérêt de parti et de domination."

En somme, le libéralisme du XIXe siècle en se voulant apologie de la souveraineté populaire - et donc en confondant liberté et pouvoir - a accompli ce programme au prix de la véritable liberté.

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6 commentaires

Blogger Jerome Morrow a écrit...
Encore un excellent texte. Et encore merci pour la découverte de cet auteur libéral !
à 8:58 PM
 
Blogger RonnieHayek a écrit...
Très heureux que ce billet t'ait plu, Jérôme !
à 10:36 PM
 
Blogger Jesrad a écrit...
En réalité, et là je me base sur les travaux de l'historien Jean Sévillia ("Historiquement correct"), il semblerait que ce sont plutôt les patrons chrétiens conservateurs (autrement dit, la droite classique, bonapartiste et/ou monarchiste) qui aient, au tournant du siècle, utilisé les institutions démocratiques pour développer la charité d'état.

Il ne faut pas oublier une chose: beaucoup de penseurs des Lumières méprisaient violemment le peuple français ordinaire, et leur influence a certainement eu un rôle à jouer dans la Terreur (alias la Révolution Française dans la pratique).

On peut aussi comprendre le problème en étudiant les débats du Congrès américain quant à l'abolition de l'esclavage: le libéralisme sans la morale, ça ne va pas bien loin, malheureusement, et un économiste qui se refuse à user d'arguments moraux pour ne pas "souiller" sa science économique en Wertfreiheit n'est pas en mesure de proposer l'abolition de l'esclavage: à l'époque ils ne savaient pas s'il fallait indemniser les maîtres ou les esclaves...

On peut encore observer à notre époque comment le libéralisme qui refuse d'affronter les idéologies concurrentes sur le terrain de la morale ne fait pas long feu et se laisse déborder. Peu de gens raisonnent de façon vraiment rationnelle, et les autres en profitent pour gagner, à défaut des cerveaux, les cœurs à vif.

Il faut réagir, ne plus avoir peur des mots, panacher des arguments logiques qui semblaient jusqu'ici pourtant imparables (mais bien peu convaincants au citoyen lambda car s'addressant à un mode de réflexion qu'il utilise finalement assez peu dans la vie quotidienne), avec des considérations morales solides et cohérentes. Servez-vous de la longue tradition humaniste des libéraux classiques. Il y a bien des raisons morales de défendre la liberté contre l'intrusion organisée.

Pensez-y ;)
à 10:43 PM
 
Blogger RonnieHayek a écrit...
Jesrad, il me semble que vous n'avez pas bien compris mon propos. Je n'affirme pas que c'est le libéralisme qui a préconisé la "solidarité" d'Etat; je dis simplement qu'il a rendu possible l'avènement de la démocratie représentative et, par conséquent, du socialisme. Pour résumer grossièrement ma pensée, tant que les libéraux se prévaudront positivement des idées constructivistes issues des Lumières, ils seront perdants.

Pour le reste, je suis bien d'accord avec vous sur la nécessité d'une défense morale des principes libéraux. J'ai d'ailleurs consacré quelques billets à ce thème.
à 11:29 AM
 
Blogger Jesrad a écrit...
OK, mais justement, je ne suis pas complètement d'accord, si je lis les pamphlets de Bastiat, je peux voir qu'en tant que libéral il s'est justement opposé aux structures d'état (en particulier en rapport avec le travail de la Constituante) permettant l'avènement du socialisme, non ? Une fois arrivé aux années 1870, par contre, patatras, Marx avait fait des dégâts irréversibles et l'absence des libéraux sur le plan moral a laissé le champ libre aux gauchistes. Enfin c'est comme ça que je vois les évènements.
à 4:13 PM
 
Blogger RonnieHayek a écrit...
A force d'insister sur Bastiat, nous perdons souvent de vue qu'il était fort isolé et ne représentait qu'une frange marginale au sein des libéraux français.
à 5:23 PM
 

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